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Erquy Plurien Environnement - EPE

Pour une réorientation en profondeur de l’agriculture

Pour une réorientation en profondeur de l’agriculture

 La prolifération des algues vertes en Bretagne est le signe de l’échec  du modèle actuel de développement agricole basé notamment sur l’intensification des productions animales. L’impact de ce modèle sur la pollution de l’eau, de l’air et des baies marines, sur la régression de la biodiversité, sur le dépeuplement des campagnes au détriment du tissu rural et avec le chômage à la clé est indiscutable. Plus grave encore ce type de développement agricole est l’une des principales causes du réchauffement climatique, ainsi que le dénonce le tout dernier rapport du GIEC réuni à Genève du 02 au 08 août 2019.

Au terme de cinq programmes d’action «directive nitrates» -le premier ayant été lancé il y a plus de 20 ans- la concentration de nitrates dans les principaux cours d’eau bretons à 40 mg/litre reste de loin supérieure au plafond des 10 mg à respecter pour que les algues vertes disparaissent.

L’insuffisance des mesures réglementaires et leur contrôle mis en place jusqu’à présent est ainsi patente.

A la veille de la réforme agricole de la PAC si importante pour le devenir de l’agriculture européenne, les signataires demandent une reconversion du développement actuel de l’agriculture vers l’agro-écologie.

Pour comprendre pourquoi et comment en  est-on arrivé là, un peu d’Histoire :

A la fin de la guerre 39-45, la crise alimentaire est générale. Nos terres agricoles totalement épuisées en carbone, phosphore et potassium produisent alors quinze quintaux de céréales à l’hectare, nos vaches quinze cents litres de lait par an.

 La reconquête des mines de potasse d’Alsace et leur nationalisation, la disponibilité des scories «Thomas» issus des hauts-fourneaux de Lorraine procurent alors  chaux, phosphore et potassium (l’Etat subventionne leur transport dans les régions excentrées comme la Bretagne). Les rendements atteignent trente quintaux hectare atténuant la pénurie alimentaire.

Mais, le progrès dans les campagnes est la conséquence de deux innovations majeures  dont les effets se sont cumulés.

D’une part, les agriculteurs se sont regroupés en centres d’étude appelés CETA. Ces groupes de quinze à dix-sept agriculteurs créés à l’initiative des paysans eux-mêmes se réunissent une fois par mois dans une ferme du groupe. Après la visite de la ferme, ils mettent en commun leurs réussites et leurs échecs, se forment à l’agronomie, à l’alimentation rationnelle de leurs animaux, à une bonne rotation des cultures, à l’introduction de cultures nouvelles riches en protéines comme la féverole…

D’autre part, l’Institut National de la Recherche Agronomique (INRA) est créé en 1946. Les jeunes chercheurs de l’INRA dévoués et motivés se donnent sans compter pour sortir l’agriculture de son sous-développement. Tout de suite ils s’intéressent à ces agriculteurs qui se prennent en main au sein des CETA (cf. le livre d’André Pochon publié par l’INRA : « Agronomes et paysans un dialogue fructueux »). Ainsi, les chercheurs vont s’enrichir de l’expérience des paysans et ces derniers de la science des chercheurs. Une intense collaboration s’installe entre paysans et chercheurs. Ceux-ci participeront aux assemblées générales des CETA. Il y en a une trentaine par département, des milliers dans toute la France réunis en une fédération nationale.

Les chercheurs entraînent les paysans vers la « révolution fourragère ». Il s’agit de nourrir les bovins essentiellement à l’herbe. « Regardez bien votre vache, elle a une barre de coupe à l’avant et un épandeur à l’arrière. Mise au pré elle fait le travail toute seule ». Au lieu de s’éreinter à labourer, semer, biner, récolter rutabagas, choux, betteraves, au lieu de couper chaque matin du trèfle violet pour le distribuer aux vaches et aux chevaux à l’étable, on va mettre  ces animaux à la prairie jour et nuit. Il n’y a plus qu’à les regarder paître avec contentement sans avoir la corvée du fumier !

Quelle révolution en effet ! Moins de travail et au lieu de nourrir une vache à l’hectare, on en nourrit presque  deux ! De plus on remplace nos vaches rustiques par des vaches normandes qui nous donnent cinq mille litres de lait par vache. L’exploitation marche alors sur deux pieds, la production de lait et la production de porcs. Ceux-ci dépendent de la production laitière car l’alimentation des porcs en protéines dépend du lait écrémé restant sur la ferme après la vente  du beurre ou de la crème. Plus la production laitière augmente, plus celle des porcs aussi. Celle-ci est multipliée par 5 puisqu’on est passé de 1500 à 7500 litres de lait/hectare.

Dans chaque ferme la « soue à cochons » est remplacée par la porcherie danoise : litière sèche d’un côté, couloir à déjection de l’autre, plus un couloir d’alimentation devant.

Les éleveurs des CETA adoptent ce modèle qui se généralisera partout. Les pionniers des CETA deviennent les fers de lance du développement agricole : plus de mille visiteurs par an sur leurs exploitations.

Le rendement des céréales passe de trente à soixante quintaux/hectare grâce aux engrais de fond signalés plus haut et à l’augmentation de la matière organique du sol, grâce au fumier et à la prairie dans la rotation. André Pochon met au point sur son exploitation de Saint-Mayeux et celle des agriculteurs du CETA de Corlay la prairie à base de trèfle blanc sans engrais azoté, une économie considérable !

Ce type de développement perdure jusqu’à la fin des années 60. C’est pendant cette période que la Bretagne est sortie de la pauvreté et la France de la pénurie alimentaire. Du bon travail !

Hélas au début des années 70 ce développement économe, autonome à forte valeur ajoutée avec des paysans nombreux et prospères, un taux de nitrates dans nos sources et nos rivières de 2 milligrammes par litre bascule dans le productivisme : l’agriculteur produit beaucoup en dépensant beaucoup, il voit passer beaucoup d’argent mais il lui en reste peu. Avec la PAC (Politique Agricole Commune) les prix agricoles sont désormais garantis et chaque année en augmentation. Pour ce faire, les excédents agricoles sont stockés puis subventionnés pour l’exportation. La voie est ouverte à la monoculture pour les plaines céréalières avec à long terme une catastrophe agronomique par la perte de l’humus, véritable garde-manger des sols. Elle est également ouverte à la spécialisation en élevages : vaches laitières ou allaitantes, production porcine ou avicole. Dans les CETA, les éleveurs se spécialisent ce qui nuit à leur cohérence mais pour les gros éleveurs c’est la panacée. Le prix du lait, de la viande sont garantis au prix européen, le double du prix mondial. Les denrées importées en Europe sont taxées pour atteindre les prix garantis européens. Sauf les importations de soja ! Celui-ci reste donc au prix mondial. Le prix du soja est au même prix que celui du blé, qui contient 4 fois moins de protéines En fait, des protéines pour rien ! Ou encore on nourrit les animaux au prix mondial, on les vend au prix garanti européen, le double. Quelle aubaine ! C’est la raison de l’explosion de l’élevage hors-sol en Bretagne et en Hollande bien équipées en ports pour recevoir le soja. C’est la raison de l’explosion des systèmes fourragers à base de maïs fourrage et de soja au détriment du système herbager. La culture du maïs fourrage est présentée comme fabuleuse : toutes les écoles et la presse s’en emparent. Dans les CETA toutes les réunions sont sur le maïs fourrage et l’INRA s’y met aussi.

Alors qu’au début, une année sur deux en Bretagne, le maïs est déclaré sinistré, l’Etat aide les éleveurs pour acheter la nourriture qui leur manque : c’est le début des « cas difficiles » (agriculteurs en difficulté).

Et le maïs est le roi de la pollution de l’eau. Cette pollution coïncide précisément avec son arrivée. Cette plante est en effet pauvre en protéines et absorbe peu d’azote du sol. Mais elle est un dépotoir à lisier car la rigidité de sa tige fait qu’elle ne verse pas. Et ce lisier est épandu 4 mois avant sa végétation. Autant le mettre directement au ruisseau ! De plus, le maïs est récolté trop tardivement pour y semer une culture intermédiaire, piège à nitrates (CIPAN) efficace. La fin des algues vertes devrait donc passer par l’abandon du maïs fourrage.

Quant aux éleveurs de porcs et de volaille, ils s’engagent à fond dans l’aubaine du soja à bas prix. Ils doublent leurs élevages d’année en année poussés par les industriels et les coopératives qui vivent de la vente des aliments, des porcs et des volailles, des antibiotiques, de l’énergie, du matériel… mais au dépend de l’eau, de l’air, des baies marines… et au profit des algues vertes !

Le préfet, l’administration, les élus sont conquis par l’élevage industriel qui crée des emplois. Ils oublient ceux qui sont supprimés par le départ des agriculteurs dont la ferme est reprise au prix fort par un gros éleveur de porcs en recherche de surfaces pour épandre son lisier. Triste constat ! Catastrophique sur le plan économique, social et environnemental. C’est ce que  Jacques Poly directeur de l’INRA prédisait en 1979  dans son  rapport resté  célèbre, mais sans que  les responsables agricoles et le  gouvernement y prennent attention.

Mais  15 ans plus tard  les travaux d’un collectif de chercheurs  INRA et enseignants  montrent que les systèmes laitiers  herbagers économes  du CEDAPA  dégagent une  marge financière  supérieure à celle de l’agriculture conventionnelle, avec des dépenses réduites de moitié,  et  beaucoup moins de pollution  vu une  teneur de l’eau  réduite de 60 %  en nitrates  et  de 80 % en pesticides. Ce qui sera  confirmé suite à une large enquête  en région Poitou Charente  d’enseignants de  l’ Agro Paris Tech comparant différents modes de production. Ils  montreront en effet  que ce mode de production économe, relativement au conventionnel,  permet une valeur ajoutée  par actif  50 % plus élevée, tout  en nécessitant 30 % moins de surface et un soutien financier 3 fois plus faible !   De quoi  convaincre  l’Académie d’Agriculture où les résultats de ces 2 études  furent présentés.

 Ce regard sur l’histoire nous aide à mieux comprendre et surtout à formuler des propositions concrètes efficaces qui aideraient les agriculteurs-éleveurs dans leur reconversion vers leur retour à leur mission première : nourrir les Hommes aujourd’hui et demain sans nuire au capital productif qu’est notre environnement sur  notre planète.

Pour en sortir, les signataires demandent :

  1. La suppression des subventions aux cultures polluantes et gourmandes en eau  telles que le maïs fourrage
  2. Des subventions  aux prairies et aux légumineuses dont  le trèfle, la luzerne, la féverole, le pois fourrager…
  3. Le remplacement du système fourrager   à base de maïs fourrage   par la prairie à base de trèfle blanc
  4. L’abandon progressif de l’élevage industriel des porcs et des volailles
  5. L’abandon de la monoculture en faveur de la polyculture élevage par le retour à l’équilibre sol-plantes- animaux
  6. Une production végétale et animale économe et autonome  à partir du sol européen, et sans OGM
  7. Une taxation forte  des pesticides de synthèse  et l’objectif  du zéro pesticide à court terme 
  8. Une production  de qualité, commercialisée en circuits courts
  9. Une  formation des enseignants à l’agro-écologie  et en particulier à  la gestion rationnelle des herbages
  10. Des exploitations plus nombreuses,  rentables parce que peu dépendantes, redynamisant le tissu rural                                                                                                                                                       

Ces propositions ne sont réalisables que si les primes européennes sont impérativement réservées aux mesures agro-environnementales, le deuxième pilier de la PAC.  Aujourd’hui plus que jamais, la problématique de l’agriculture se pose comme une sorte d’ultimatum. Chacun sait que cette activité est primordiale car elle a trait à la survie de chaque être humain, sans la moindre exception. La réorientation de l’agriculture proposée par un expert comme André Pochon est d’une utilité incontestable et mérite d’inspirer le monde de nos gouvernants.  Il est temps de cesser les infantiles chamailleries, il est temps de résister aux lobbies. L’appel à l’insurrection des consciences ne cesse d’être justifié et l’avènement de l’agro-écologie d’une absolue urgence.

Des pionniers de l’agriculture durable réunis en réseaux montrent la voie et appliquent déjà l’agro-écologie à forte valeur ajoutée.

En captant le carbone de l’atmosphère par l’augmentation du taux d’humus de leur sol, ces agriculteurs participent d’une façon décisive à la lutte contre le réchauffement climatique. Ils sont par leurs pratiques un motif d’espoir et un exemple pour tous.

 

Liste des signataires :

Yann ARTHUS-BERTRAND Pr de la Fondation GOOD PLANET

Fabrice NICOLINO journaliste, essayiste

Marc DUFUMIER Chercheur agronome – Professeur honoraire AgroParisTech

Michel JOURNET Directeur de recherches INRA honoraire

André POCHON Agriculteur, Promoteur de l’agriculture durable

Pierre RABHI  Paysan, agroécologiste, écrivain et conférencier

 

Pour une réorientation en profondeur de l’agriculture

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